Comment fonctionne réellement la mémoire ?

Comment fonctionne réellement la mémoire ?

« Pourtant, je l’avais appris ! »

Cette phrase, les enseignants et les parents l’entendent régulièrement. Un enfant révise sa leçon, semble la connaître parfaitement le soir, puis paraît avoir tout oublié quelques jours plus tard. Face à cette situation, beaucoup concluent rapidement qu’il a une mauvaise mémoire. Pourtant, les neurosciences montrent que la réalité est bien différente.

Le plus souvent, le problème ne vient pas de la mémoire elle-même, il vient d’une méconnaissance de son fonctionnement en effet, comprendre comment le cerveau mémorise, permet non seulement d’apprendre plus efficacement, mais aussi d’éviter de nombreuses frustrations chez les enfants comme chez les adultes.

La mémoire n’est pas une bibliothèque
Pendant longtemps, nous avons imaginé la mémoire comme une immense bibliothèque dans laquelle le cerveau stockerait des informations qu’il pourrait retrouver à volonté. Cette vision est aujourd’hui dépassée.
La mémoire n’est pas un lieu de stockage, c’est un processus vivant. Chaque apprentissage modifie physiquement le cerveau.
Lorsque nous apprenons quelque chose de nouveau, certaines connexions entre les neurones se renforcent tandis que d’autres se créent.

Apprendre, c’est littéralement transformer son cerveau.
La mémoire n’est donc pas un tiroir dans lequel on range des connaissances, c’est un réseau de connexions qui se construit progressivement au fil des expériences.

Première étape : l’attention
Tout commence par l’attention: À chaque instant, notre cerveau reçoit une quantité considérable d’informations :
• les sons ;
• les images ;
• les sensations ;
• les pensées ;
• les émotions.
Comme il est incapable de tout traiter, il doit sélectionner ce qui mérite son attention et l’attention agit comme un projecteur. Ce qui est éclairé a une chance d’être mémorisé, ce qui reste dans l’ombre est généralement oublié. C’est pourquoi un enfant qui regarde par la fenêtre pendant une explication, même s’il est physiquement présent dans la classe, retiendra peu de choses de la leçon. Sans attention, il n’y a pas de mémorisation.

Deuxième étape : la mémoire de travail
Une fois captée, l’information entre dans la mémoire de travail. On peut l’imaginer comme un petit bureau mental sur lequel nous manipulons temporairement les informations mais ce bureau est très limité. Chez l’enfant comme chez l’adulte, il ne peut contenir qu’un nombre restreint d’éléments simultanément.
C’est la raison pour laquelle certaines consignes sont difficiles à suivre.

Lorsqu’un adulte dit : « Prends ton cahier, ouvre-le page 24, écris la date, souligne le titre et fais les exercices 1 à 3 », l’enfant doit conserver toutes ces informations dans sa mémoire de travail. Pour certains, cela dépasse déjà les capacités disponibles. Une partie des informations disparaît avant même qu’il ait commencé. C’est pourquoi les consignes courtes, données une à une, sont souvent beaucoup plus efficaces.

Troisième étape : donner du sens
Pour qu’une information soit conservée, elle doit être encodée, autrement dit, le cerveau doit lui trouver un sens. C’est ici que beaucoup d’apprentissages échouent:  Lorsque l’enfant répète mécaniquement sans comprendre, le cerveau considère souvent que l’information est peu importante. À l’inverse, lorsque la nouvelle connaissance est reliée à quelque chose qu’il connaît déjà, la mémorisation devient beaucoup plus facile.

Le cerveau adore établir des liens.
C’est pourquoi les exemples concrets, les histoires, les expériences, les manipulations ou les images mentales favorisent autant les apprentissages. Comprendre reste toujours plus efficace que réciter.

Les émotions : le surligneur du cerveau
Pourquoi nous souvenons-nous parfaitement de certains événements survenus plusieurs années auparavant alors que nous avons oublié ce que nous avons mangé la semaine dernière ? Parce que les émotions jouent un rôle majeur dans la mémorisation.
Les neurosciences montrent que les régions cérébrales impliquées dans les émotions participent également à la consolidation des souvenirs. ainsi une expérience marquante agit comme un surligneur biologique. Le cerveau comprend immédiatement que cette information mérite d’être conservée. À l’inverse, un enfant stressé, anxieux ou inquiet mobilise une partie importante de ses ressources mentales pour gérer ses émotions, il lui reste alors moins d’énergie disponible pour apprendre. C’est l’une des raisons pour lesquelles la qualité du climat affectif influence directement les apprentissages.

Le sommeil : l’allié oublié de la mémoire
Contrairement à ce que l’on croit souvent, la mémorisation ne se produit pas uniquement pendant l’apprentissage, une grande partie du travail a lieu après. Pendant le sommeil, le cerveau trie les informations reçues durant la journée.
Il sélectionne ce qui mérite d’être conservé, renforce certaines connexions neuronales et élimine les informations jugées inutiles.
Le sommeil participe donc directement à la construction de la mémoire. Un enfant fatigué peut passer davantage de temps à travailler tout en apprenant moins bien. Dormir est donc une partie intégrante de l’apprentissage.

La courbe de l’oubli : pourquoi nous oublions si vite
À la fin du XIXe siècle, le psychologue allemand Hermann Ebbinghaus a été l’un des premiers chercheurs à étudier scientifiquement la mémoire. Ses travaux ont mis en évidence un phénomène étonnant : nous oublions très rapidement ce que nous venons d’apprendre. Cette découverte est connue sous le nom de courbe de l’oubli.
Elle montre que l’essentiel de l’oubli se produit dans les heures et les jours qui suivent l’apprentissage, autrement dit, le cerveau commence à oublier presque immédiatement. Cette idée peut sembler décourageante mais elle est en réalité rassurante.
L’oubli n’est pas un dysfonctionnement, c’est le fonctionnement normal du cerveau. Si nous conservions toutes les informations rencontrées chaque jour, notre cerveau serait rapidement saturé. Il doit donc effectuer un tri permanent: Lorsque nous utilisons une information une seule fois, le cerveau considère souvent qu’elle n’est pas indispensable donc il l’efface progressivement pour libérer de la place.

Pourquoi les révisions de dernière minute fonctionnent mal
La courbe de l’oubli explique un phénomène bien connu: un élève peut apprendre une leçon la veille d’une évaluation et obtenir une excellente note. Pourtant, quelques semaines plus tard, il ne lui en reste pratiquement rien. Le cerveau a conservé l’information suffisamment longtemps pour réussir le contrôle, mais pas assez longtemps pour l’intégrer durablement.
C’est la différence entre apprendre pour un examen et apprendre pour la vie.

Le pouvoir des rappels espacés
Heureusement, Ebbinghaus a également montré que chaque fois qu’une information est réactivée, elle devient plus résistante à l’oubli. Lorsque le cerveau retrouve plusieurs fois une même information, il comprend qu’elle est importante et les connexions neuronales se renforcent alors progressivement. C’est le principe des rappels espacés.
Quelques minutes de révision :
• le lendemain ;
• trois jours plus tard ;
• une semaine plus tard ;
• puis plusieurs semaines après ;
sont souvent beaucoup plus efficaces qu’une longue séance unique.

Le cerveau apprend davantage grâce à la répétition dans le temps qu’à la quantité de travail réalisée en une seule fois.
Le rappel actif : la méthode la plus efficace
Les recherches montrent également qu’une simple relecture est peu efficace.
Le cerveau apprend davantage lorsqu’il doit retrouver lui-même l’information.
C’est ce qu’on appelle le rappel actif.
Par exemple :
• réciter une poésie sans regarder ;
• expliquer une leçon à quelqu’un ;
• répondre à des questions ;
• réaliser un quiz ;
• reformuler avec ses propres mots.

Chaque effort de récupération renforce la mémoire. En réalité, ce n’est pas le fait de revoir l’information qui consolide le plus l’apprentissage, c’est le fait de la retrouver.

La mémoire aime l’action
Le cerveau n’apprend pas efficacement lorsqu’il reste passif, il retient davantage lorsqu’il agit. Manipuler, expérimenter, dessiner, enseigner à quelqu’un, débattre, construire ou jouer sollicitent davantage de réseaux neuronaux. Plus les réseaux activés sont nombreux, plus la mémorisation est solide.
C’est pourquoi les pédagogies actives produisent souvent des apprentissages plus durables que les méthodes fondées uniquement sur l’écoute et la répétition.

Ce qu’il faut retenir
La mémoire n’est ni un don ni un talent réservé à quelques privilégiés, c’est une fonction biologique qui obéit à des règles précises.
Pour mémoriser efficacement, le cerveau a besoin :
• d’attention ;
• de compréhension ;
• d’émotions suffisamment sécurisantes ;
• de sommeil ;
• de rappels réguliers ;
• d’une participation active.

Et surtout, il faut comprendre une chose essentielle : Oublier est normal. Lorsqu’un enfant dit :
« Je l’avais appris mais je l’ai oublié », cela ne signifie pas qu’il est incapable d’apprendre, cela signifie simplement que son cerveau suit son fonctionnement naturel. La mémoire ne se construit pas lors du premier apprentissage, elle se construit à chaque fois que l’information est retrouvée, réutilisée et réactivée.
Apprendre n’est donc pas remplir un cerveau, apprendre, c’est renforcer progressivement les chemins qui permettent d’accéder au savoir.