« Il hurle quand je pars. »
« Elle s’accroche à moi devant la porte. »
« Depuis la rentrée, il ne veut plus dormir seul. »
« Tout le monde me dit que ça va passer… mais ça ne passe pas. »
Pour beaucoup d’adultes, la rentrée en maternelle représente une jolie étape : le premier cartable, la première classe, les premières activités, les premières copains. Pour un enfant de deux ou trois ans, l’expérience peut être tout autre.
Il ne se dit pas : « Aujourd’hui commence ma scolarité. »
Il vit quelque chose de beaucoup plus immédiat : on me sépare de la personne qui constitue encore l’un de mes principaux repères de sécurité, pour me confier à des adultes que je connais à peine, dans un endroit inconnu, au milieu de nombreux enfants.
Et pour certains tout-petits, c’est immense. À deux ou trois ans, se séparer n’est pas une évidence
Nous regardons parfois l’entrée à l’école avec nos yeux d’adultes.
Nous savons que maman ou papa reviendra.
Nous savons où se trouve l’enfant.
Nous savons ce qu’est une école.
Nous savons que la journée aura une fin.
Le tout-petit, lui, ne possède pas encore tous ces repères. Sa perception du temps est encore rudimentaire. Quelques heures peuvent lui sembler interminables. Ses capacités de régulation émotionnelle sont en plein développement et il dépend encore beaucoup de l’adulte pour retrouver son calme lorsqu’une émotion devient trop intense. Il doit donc progressivement construire une certitude fondamentale : « Papa ou maman part… mais revient toujours. »
Certains enfants l’intègrent rapidement, d’autres ont besoin de beaucoup plus de temps.
Une véritable tempête sensorielle
Entrer en maternelle, ce n’est pas seulement quitter ses parents. C’est aussi découvrir brutalement un environnement extraordinairement riche en stimulations.
Des enfants parlent.
D’autres pleurent.
Des chaises bougent.
Les adultes donnent des consignes.
Il faut se déplacer avec le groupe, attendre, partager l’espace et le matériel, changer d’activité, aller aux toilettes dans un lieu inconnu, manger ailleurs que chez soi, parfois dormir dans une pièce avec d’autres enfants. Pour certains petits, particulièrement ceux qui sont sensibles au bruit, aux changements ou à la foule, cette accumulation peut représenter une véritable surcharge et dans une classe nombreuse, même avec un enseignant et une ATSEM très attentifs, il est matériellement impossible d’offrir à chaque enfant la disponibilité individuelle qu’un tout-petit pourrait recevoir à la maison.
Ce n’est la faute ni de l’enfant, ni du parent, ni nécessairement de l’enseignant. C’est aussi la réalité d’un accueil collectif.
L’enfant doit apprendre énormément de choses qui n’apparaissent sur aucun programme
À trois ans, aller à l’école demande déjà de pouvoir progressivement :
• se séparer de ses figures d’attachement ;
• faire confiance à de nouveaux adultes ;
• tolérer leur indisponibilité momentanée ;
• supporter le bruit et la proximité des autres ;
• attendre ;
• accepter des transitions imposées ;
• comprendre des consignes collectives ;
• exprimer ses besoins ;
• partager l’attention de l’adulte ;
• gérer fatigue, frustration et émotions dans un environnement nouveau.
Avant même de parler de langage, de nombres, de graphisme ou d’apprentissages scolaires, la journée constitue donc déjà un gigantesque apprentissage affectif, social, sensoriel et cognitif.
« Il pleure quand je pars. Est-ce normal ? »
Les pleurs des premiers jours ne signifient pas nécessairement que l’école se passe mal. Pleurer au moment de la séparation peut simplement exprimer :
« Je n’ai pas encore appris à vivre cette séparation sereinement. » Chez beaucoup d’enfants, les pleurs diminuent progressivement à mesure que les lieux deviennent familiers, qu’une relation se construit avec les adultes et que l’enfant expérimente, jour après jour, le retour de ses parents.
C’est pourquoi il est généralement préférable d’éviter les départs interminables.
Un petit rituel prévisible peut davantage sécuriser :
un câlin,
une phrase toujours identique,
un bisou,
puis le départ.
Par exemple :
« Je vais travailler. Toi, tu restes à l’école. Après la journée, je reviens te chercher. Je t’aime. »
L’enfant peut pleurer. Le parent peut partir malgré les pleurs sans nier l’émotion. Mais « il ne pleure plus » ne signifie pas forcément « tout va bien »
C’est un point que je trouve essentiel : Nous évaluons beaucoup l’adaptation scolaire à partir du comportement visible. « Il n’a même pas pleuré ! » devient alors une excellente nouvelle. Souvent, effectivement, l’enfant va bien mais l’absence de pleurs ne suffit pas à elle seule à démontrer qu’un enfant est heureux ou serein à l’école.
Tous les enfants n’expriment pas leur stress de la même manière.
Certains pleurent.
Certains protestent.
D’autres deviennent extrêmement sages.
D’autres semblent s’adapter parfaitement à l’école puis « explosent » une fois revenus dans leur environnement sécurisant.
Il faut donc observer l’enfant dans son ensemble, et pas seulement les cinq minutes de séparation devant la classe. Ce que l’enfant peut nous montrer à la maison Dans les premières semaines, certains changements peuvent apparaître :
• fatigue inhabituelle ;
• irritabilité importante en fin de journée ;
• colères plus fréquentes ;
• besoin accru de proximité physique ;
• difficultés d’endormissement ;
• réveils nocturnes ;
• retour temporaire de comportements plus infantiles ;
• refus de parler de l’école ;
• plaintes répétées avant le départ ;
• perte d’appétit ou changement marqué de comportement.
Un signe isolé pendant quelques jours n’est pas nécessairement inquiétant. C’est l’intensité, la durée, l’accumulation et surtout l’évolution qui doivent nous intéresser. Et si l’enfant continue à pleurer après plusieurs jours ? Il n’existe pas de date magique à partir de laquelle un enfant « devrait » être adapté.
Dire systématiquement aux parents :
« Laissez-le, ça va passer » n’est donc pas toujours suffisant. Oui, cela passe très souvent mais lorsqu’une détresse reste très intense, ne diminue pas, s’étend à toute la journée ou s’accompagne de changements importants à la maison, il devient utile de chercher à comprendre.
Comment se comporte-t-il après le départ du parent ? Parvient-il à entrer dans le jeu ? Cherche-t-il le contact d’un adulte ? Mange-t-il ? Se repose-t-il ?
Existe-t-il un moment particulièrement difficile ? Que raconte-t-il avec ses mots, ses jeux ou son comportement ?
Le dialogue avec l’enseignant et l’ATSEM devient alors essentiel.
Et la culpabilité des parents ?
Elle peut être terrible.
Quitter son enfant qui pleure en appelant « Maman ! » puis partir travailler avec cette image en tête peut être extrêmement éprouvant.
Et les phrases :
« Il faut couper le cordon. »
« Ne lui montre surtout pas que ça te fait quelque chose. »
« Il te manipule. »
n’aident généralement personne. Un enfant de deux ou trois ans qui souffre d’une séparation ne mène pas une stratégie contre son parent et un parent bouleversé par les pleurs de son enfant n’est pas nécessairement un parent incapable de se séparer. L’attachement est précisément ce qui rend la séparation émotionnellement importante. L’objectif n’est pas de supprimer cet attachement, c’est de permettre à l’enfant d’élargir progressivement son cercle de sécurité.
Alors, comment faciliter les premières semaines ?
Quelques ajustements peuvent réellement aider :
• instaurer un rituel de séparation court et toujours semblable ;
• expliquer concrètement quand le parent reviendra plutôt qu’utiliser uniquement une heure que l’enfant ne comprend pas encore ;
• éviter de disparaître sans dire au revoir ;
• préparer autant que possible les affaires la veille pour diminuer le stress du matin ;
• alléger les activités extrascolaires pendant les premières semaines ;
• préserver le sommeil ;
• prévoir après l’école un temps où l’enfant n’a rien à réussir ;
• accepter un besoin temporairement plus important de câlins et de proximité ;
• ne pas multiplier immédiatement les questions sur sa journée ;
• échanger avec les professionnels lorsque quelque chose inquiète.
Et surtout : observer l’évolution plutôt que rechercher une adaptation immédiate. Tous les enfants n’ont pas le même rythme Nous avons institutionnalisé un âge d’entrée à l’école. Nous n’avons pas pour autant créé des enfants identiques le jour de leurs trois ans. L’un entre dans la classe sans se retourner, un autre aura besoin de tenir longtemps la main de son parent, un troisième ne pleurera jamais mais aura besoin de plusieurs semaines pour réellement investir ce nouvel environnement.
Le développement affectif ne fonctionne pas selon un calendrier administratif.
Dans l’idéal, les besoins individuels des très jeunes enfants pourraient toujours déterminer le rythme et les modalités de leurs séparations. Dans la réalité, les contraintes professionnelles, familiales et scolaires ne le permettent pas toujours. Il ne sert à rien d’ajouter de la culpabilité à cette réalité.
Nous pouvons en revanche regarder avec attention ce que vit chaque enfant et ajuster ce qui peut l’être.
Quand demander de l’aide ?
Si, après les premiers jours, tu as le sentiment que quelque chose ne s’apaise pas ; si ton enfant manifeste une détresse importante ou si chaque matin devient une épreuve pour toute la famille, il n’est pas nécessaire d’attendre plusieurs semaines en espérant que tout disparaisse spontanément.
Parfois, quelques échanges permettent déjà de comprendre ce qui se joue et de trouver de petits ajustements et si toi, parent, tu vis cette rentrée avec une immense culpabilité, que tu pars travailler le ventre noué et que tu ne sais plus s’il faut insister, rassurer, attendre ou t’inquiéter, tu peux également demander de l’aide.
Tu peux me contacter. Nous regarderons ensemble ce que ton enfant exprime et ce qui pourrait l’aider à vivre cette séparation plus sereinement.
À retenir
Un enfant qui pleure n’est pas nécessairement un enfant pour qui l’école est mauvaise.
Un enfant qui ne pleure pas n’est pas nécessairement un enfant parfaitement adapté.
Ce qui compte, c’est ce qu’il nous montre dans la durée.
La rentrée n’est pas seulement l’entrée dans les apprentissages.
Pour un tout-petit, elle est d’abord une rencontre avec un monde nouveau, loin de ses premiers repères.
Et parfois, avant de lui demander de devenir un écolier, il faut simplement lui laisser le temps de devenir suffisamment en sécurité pour pouvoir apprendre.
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