Pourquoi les longues explications ne fonctionnent pas

Pourquoi les longues explications ne fonctionnent pas

Pourquoi les longues explications ne fonctionnent-elles pas toujours avec un jeune enfant ?

 

« Tu comprends pourquoi il ne faut pas taper ? »

Et nous voilà partis dans une longue explication.

 

« Tu sais, quand tu tapes maman, ça lui fait mal. Et puis on ne doit pas faire aux autres ce qu’on n’aimerait pas qu’ils nous fassent. Imagine si quelqu’un te frappait, tu serais triste. Et puis quand tu es en colère, il faut utiliser des mots… »

 

L’intention est excellente.

Nous voulons que l’enfant comprenne.

Nous voulons lui transmettre des valeurs.

Nous voulons qu’il réfléchisse aux conséquences de ses actes.

 

Seulement voilà : lorsque nous faisons ce long discours à un enfant de trois, quatre ou cinq ans qui vient d’exploser de colère, une grande partie de ce que nous lui expliquons risque tout simplement de ne pas être réellement traitée.

Non parce qu’il refuse de nous écouter.

Non parce qu’il « s’en fiche ».

Mais parce que son cerveau n’en est pas encore capable de la même manière que celui d’un adulte.

 

Le cerveau du jeune enfant est encore en construction

 

Un jeune enfant possède évidemment un cerveau capable de comprendre énormément de choses.

Mais certaines fonctions particulièrement importantes pour contrôler son comportement sont encore très immatures.

Ce sont notamment les fonctions exécutives.

 

Elles permettent de :

  • inhiber une impulsion ;
  • garder une consigne en mémoire ;
  • réfléchir avant d’agir ;
  • changer de stratégie ;
  • anticiper les conséquences ;
  • réguler progressivement ses émotions.

 

Ces capacités reposent notamment sur des réseaux impliquant le cortex préfrontal.

Or leur développement se poursuit pendant toute l’enfance et l’adolescence.

Demander à un enfant de trois ans de maîtriser parfaitement une impulsion sous l’effet de la colère revient donc à lui demander d’utiliser une capacité qui est précisément en train de se construire.

 

Prenons un exemple : un enfant frappe son parent

 

Imaginons un enfant de quatre ans. Son parent lui refuse quelque chose. L’enfant ressent une immense frustration. Il crie, puis il frappe. Que s’est-il passé ?

 

Son émotion est montée très rapidement.

Son système physiologique s’est activé.

Et ses capacités d’inhibition n’ont pas été suffisantes pour empêcher le geste.

Cela ne signifie évidemment pas qu’il faut accepter qu’il frappe.

Au contraire.

La limite doit être posée immédiatement mais il faut distinguer deux moments :

le moment où l’on arrête le comportement

et

le moment où l’on apprend à l’enfant comment faire autrement.

Ce ne sont pas nécessairement les mêmes moments.

 

 Au cœur de la tempête, ce n’est pas le moment du cours magistral

 

Lorsque l’enfant est très en colère, il doit déjà gérer une quantité importante d’informations internes.

Son cœur bat plus vite. Son corps est tendu. Il ressent de la frustration.

Il veut quelque chose qu’il ne peut pas obtenir et nous ajoutons parfois à cela plusieurs minutes d’explications.

Son cerveau doit alors écouter nos paroles, retenir les informations, comprendre les relations de cause à effet, contrôler son émotion et réfléchir à son comportement.

C’est beaucoup, beaucoup trop parfois.

La mémoire de travail du jeune enfant est limitée : Plus nous ajoutons d’informations, plus nous risquons de perdre le message essentiel.

 

Dans l’instant, quelques mots suffisent

 

Un enfant frappe son parent.

La réponse peut être simplement :  un NON ferme ( sans crier) « Je ne te laisse pas me frapper. »

Ou :

« STOP » « Tu as le droit d’être en colère. Tu n’as pas le droit de taper. »

 

Puis l’adulte arrête physiquement le geste si nécessaire, sans violence, et reste présent.

Le message est extrêmement simple.

L’émotion est reconnue. La limite est claire. La règle ne change pas. Il n’est pas nécessaire, à cet instant précis, d’ajouter dix arguments.

 

 Accueillir l’émotion ne signifie pas céder

 

C’est probablement l’une des confusions les plus fréquentes autour de l’éducation bienveillante.

Comprendre le développement cérébral de l’enfant ne signifie pas supprimer les règles.

Bien au contraire. Le jeune enfant a besoin d’un cadre. Les règles stables et prévisibles lui permettent progressivement de comprendre le fonctionnement de son environnement.

On peut donc être extrêmement empathique et extrêmement ferme.

 

« Je comprends que tu sois en colère. »

ET

« Je ne te laisserai pas taper. »

Ces deux phrases ne se contredisent absolument pas.

 

L’une accueille l’émotion, l’autre protège la limite.

 

Une règle efficace doit être simple

 

Pour un jeune enfant, mieux vaut généralement :

**une consigne**

**une phrase**

**une action attendue.**

Par exemple, plutôt que :

« Arrête de courir partout parce que tu vas finir par tomber, et puis regarde ton frère, il essaie de jouer tranquillement, tu pourrais faire attention quand même… »

 

On peut dire :

« À l’intérieur, on marche. » Puis montrer ce que signifie marcher.

Le cerveau dispose alors d’une information claire et immédiatement utilisable.

 

#Dire ce qu’il faut faire plutôt que seulement ce qu’il ne faut pas faire

 

C’est également essentiel.

« Ne tape pas. » indique ce qui est interdit mais cela n’apprend pas encore à l’enfant ce qu’il peut faire lorsqu’il est en colère.

Plus tard, lorsque son émotion est redescendue, nous pouvons lui apprendre :

 

« Quand tu es très en colère, tu peux dire : STOP. »

« Tu peux venir me chercher. »

« Tu peux taper dans un coussin. »

« Tu peux t’éloigner. »

« Tu peux me dire : je suis très en colère. »

 

Nous lui donnons progressivement des comportements de remplacement.

Et c’est ainsi que le cerveau apprend.

 

L’explication vient après

 

Une fois l’enfant apaisé, nous pouvons revenir brièvement sur ce qui s’est passé.

« Tout à l’heure, tu étais très en colère parce que je t’ai dit non. »

« Tu m’as frappée. » « On ne frappe pas. » « La prochaine fois, tu peux me dire : je suis en colère. »

Cette fois, son cerveau est davantage disponible. Il peut écouter, faire des liens, mémoriser, réfléchir. L’apprentissage devient possible.

 

Mais alors, faut-il arrêter d’expliquer les choses aux enfants ?

 

Absolument pas. Les enfants ont besoin d’explications. Ils ont besoin de comprendre les règles et le monde qui les entoure.

Mais l’explication doit être :

  • adaptée à leur âge ;
  • courte ;
  • concrète ;
  • répétée lorsque cela est nécessaire ;
  • donnée de préférence lorsque l’enfant est disponible pour l’entendre.

Une conversation calme quelques minutes ou quelques heures plus tard peut être infiniment plus éducative qu’un discours de cinq minutes au milieu d’une crise.

 

Pourquoi faut-il répéter ?

 

Parce qu’un enfant n’intègre pas une règle simplement parce qu’il l’a comprise une fois.

C’est une différence fondamentale entre **comprendre une règle** et **être capable de l’appliquer sous le coup d’une émotion**.

Un enfant peut parfaitement savoir : « On ne tape pas. » Et taper malgré tout lorsqu’il est submergé.

Il ne faut pas nécessairement en conclure : « Il me provoque puisqu’il sait très bien que c’est interdit. »

Il peut connaître intellectuellement la règle sans disposer encore de l’inhibition nécessaire pour l’appliquer systématiquement. C’est précisément cette capacité qu’il est en train de construire.

 

Le cerveau apprend aussi énormément par l’exemple

 

Si nous voulons apprendre à l’enfant à réguler sa colère, notre propre comportement devient un puissant modèle.

Un adulte qui hurle : « ARRÊTE DE CRIER ! » transmet involontairement un message contradictoire.

À l’inverse, l’adulte qui pose une limite avec fermeté mais sans agressivité montre concrètement ce qu’est l’autorégulation.

L’enfant apprend alors progressivement : « On peut être très mécontent sans devenir violent. » Il n’apprend pas seulement grâce à nos paroles. Il apprend en nous observant.

 

À mettre en pratique : la règle des trois temps

 

Lorsqu’un jeune enfant déborde, nous pouvons penser à trois étapes très simples.

**1. Stopper**

« Je ne te laisse pas taper. »

**2. Apaiser**

Rester présent, diminuer les stimulations et attendre que l’intensité émotionnelle redescende.

**3. Enseigner**

 

Lorsque l’enfant est disponible :

« Tu étais très en colère. La prochaine fois, tu peux dire STOP ou venir me chercher. »

La crise n’est donc pas nécessairement le moment de l’apprentissage.

Elle est d’abord le moment de la sécurité et de la régulation.

L’apprentissage vient ensuite.

 

 Ce que nous apprennent les neurosciences

 

Les fonctions exécutives du jeune enfant sont encore en développement.

Sa mémoire de travail contient moins d’informations que celle d’un adulte.

Son contrôle inhibiteur est encore fragile.

Sa capacité à réguler ses émotions se construit progressivement.

Et lorsque l’émotion devient très intense, mobiliser ces capacités devient encore plus difficile.

C’est pourquoi une consigne courte, stable et répétée est souvent beaucoup plus efficace qu’une longue argumentation.

 

 À retenir

  • Le jeune enfant ne possède pas encore les capacités d’autorégulation d’un adulte.
  • Comprendre une règle ne signifie pas encore être capable de l’appliquer dans toutes les situations.
  • Lorsqu’une émotion est très intense, les capacités d’écoute, d’inhibition et de raisonnement deviennent moins disponibles.
  • Une longue explication pendant une crise risque donc d’être peu efficace.
  • Poser une limite n’est pas incompatible avec l’accueil des émotions.
  • « Tu as le droit d’être en colère, je ne te laisse pas taper » associe reconnaissance de l’émotion et fermeté du cadre.
  • Dans l’instant, mieux vaut une consigne courte et claire.
  • L’explication et l’apprentissage peuvent venir lorsque l’enfant est revenu au calme.
  • L’enfant a besoin de répétitions pour transformer progressivement une règle en comportement.
  • L’exemple donné par les adultes participe fortement à cet apprentissage.

 

Pour aller plus loin — adultes et professionnels

 

**Adele Diamond** — Ses travaux scientifiques sur les fonctions exécutives constituent une référence pour comprendre le développement de l’inhibition, de la mémoire de travail et de la flexibilité cognitive.

 

**Daniel J. Siegel et Tina Payne Bryson — *Le Cerveau de votre enfant*** — Les Arènes. Un ouvrage accessible pour comprendre le cerveau en développement et proposer des réponses adaptées aux situations émotionnelles.

 

**Catherine Gueguen — *Pour une enfance heureuse*** — Robert Laffont, collection « Réponses ». Sur le développement affectif et les relations entre l’enfant et les adultes.

 

 

📖 À lire avec les enfants

3-6 ans

 

**Mireille d’Allancé — *Grosse colère*** — L’École des loisirs. Robert voit sa colère prendre une forme immense avant de pouvoir progressivement la contenir.

 

**Anna Llenas — *La couleur des émotions*** — Quatre Fleuves. Pour identifier et mettre des mots sur différentes émotions.

 

**Claude Ponti — *Okilélé*** — L’École des loisirs. Un album beaucoup plus riche qu’une simple histoire sur les émotions, qui permet de parler de différence, de rejet et de construction de soi.

 

🎲 Une activité à essayer

Fabriquez avec l’enfant trois petites cartes :

 

😡 **Je suis en colère**

✋ **Je m’arrête**

💬 **Je peux dire ce dont j’ai besoin**

 

Lorsque tout va bien, jouez différentes petites situations.

« Ton frère prend ton jouet. »

« Papa dit qu’il faut arrêter le dessin. »

« Tu voulais encore un gâteau et maman dit non. »

 

L’enfant choisit les cartes et imagine ce qu’il pourrait faire.

C’est **hors de la crise** que l’on entraîne le cerveau à disposer de nouvelles solutions pendant la prochaine.

 

 En conclusion

 

Lorsque notre enfant vient de frapper, de jeter un objet ou de hurler, nous sommes souvent tentés de lui expliquer longuement pourquoi son comportement est inacceptable.

Mais éduquer ne signifie pas nécessairement parler davantage. Parfois, éduquer consiste à dire moins, mais à dire clairement.

 

« Je vois ta colère. »

« Je ne te laisse pas taper. »

Puis, lorsque la tempête est passée :

« Maintenant, cherchons ensemble ce que tu pourras faire la prochaine fois. »

 

Le cadre reste ferme. L’émotion reste accueillie.

Et, répétition après répétition, l’enfant construit progressivement ce que nous attendons de lui : non pas une obéissance obtenue sous la contrainte, mais la capacité future à réguler lui-même ses comportements.