Ce que les neurosciences nous apprennent sur les tout-petits

Ce que les neurosciences nous apprennent sur les tout-petits

Pendant longtemps, on a considéré le très jeune enfant comme un être essentiellement passif qui grandissait naturellement avec le temps. Les découvertes réalisées au cours des dernières décennies ont profondément modifié cette vision. Les neurosciences nous montrent aujourd’hui que les premières années de vie constituent une période extraordinaire de développement.

Le cerveau du tout-petit est en pleine construction.
Chaque expérience vécue participe à façonner les connexions neuronales qui serviront de fondation à ses futurs apprentissages, à sa vie émotionnelle et à ses relations avec les autres. Ces découvertes ne nous disent pas comment fabriquer un enfant parfait.
Elles nous aident surtout à mieux comprendre ses besoins réels.

Un cerveau en construction permanente
À la naissance, le cerveau humain possède déjà la plupart de ses neurones, en revanche, les connexions entre ces neurones restent largement à construire et c’est durant les premières années que le cerveau fabrique des millions de connexions chaque seconde.
Cette période est parfois comparée à un immense chantier. Les expériences vécues par l’enfant vont progressivement renforcer certaines connexions et en éliminer d’autres. Le cerveau se construit donc en interaction permanente avec son environnement.
– Chaque regard.
– Chaque parole.
– Chaque sourire.
– Chaque jeu.
– Chaque expérience sensorielle participe à cette organisation progressive. Le cerveau est davantage façonné par ce qui se répète que par ce qui est exceptionnel : Lorsque l’on parle du développement de l’enfant, on imagine souvent que ce sont les grands événements qui construisent son cerveau.
– Un voyage extraordinaire.
– Une activité exceptionnelle.
– Un cadeau mémorable.
– Une sortie particulière.

Ces expériences peuvent laisser des souvenirs importants.
Mais elles ne sont pas nécessairement celles qui façonnent le plus durablement le cerveau. Les neurosciences montrent que le cerveau se construit principalement à partir de ce qui est vécu de manière répétée: Chaque fois qu’une expérience se reproduit, les circuits neuronaux concernés se renforcent. Les chercheurs résument parfois ce phénomène par une formule simple :
« Les neurones qui s’activent ensemble se connectent ensemble. »
Ce qui construit durablement un enfant n’est donc pas seulement ce qui est spectaculaire, c’est surtout ce qu’il vit jour après jour.
– Une présence rassurante.
– Une parole encourageante.
– Une écoute attentive.
– Des routines stables.
– Des moments de jeu partagés.
Ces milliers d’expériences ordinaires façonnent progressivement l’architecture cérébrale.

Le cerveau se développe dans la relation
L’une des découvertes majeures des neurosciences concerne l’importance des relations humaines : Le cerveau du jeune enfant ne se développe pas isolément, il se construit dans les interactions avec les adultes qui prennent soin de lui. Lorsqu’un bébé est regardé, porté, consolé, encouragé ou stimulé par le jeu, de nombreuses régions cérébrales s’activent simultanément. Ces interactions favorisent notamment le développement :
• du langage ;
• des compétences sociales ;
• de la régulation émotionnelle ;
• de l’attention ;
• de la mémoire.
Autrement dit, la relation n’est pas un supplément aux apprentissages, elle en constitue l’un des fondements.

Le jeune enfant ne peut pas se réguler seul
L’une des découvertes importantes des neurosciences concerne l’immaturité du cerveau du jeune enfant : Les régions cérébrales impliquées dans le contrôle des émotions, l’attention, la planification ou la gestion des impulsions poursuivent leur développement pendant de nombreuses années. Le tout-petit ne possède donc pas encore les capacités neurologiques qui permettent à l’adulte de gérer seul son stress, ses émotions ou ses frustrations. Lorsqu’il pleure, se met en colère ou semble débordé par ses émotions, il ne choisit généralement pas de réagir ainsi, son cerveau est simplement encore immature et il a besoin des adultes pour l’aider progressivement à développer ses capacités de régulation. Cette co-régulation constitue l’une des bases du développement émotionnel futur.

Les émotions jouent un rôle central
Pendant longtemps, certains modèles éducatifs ont accordé une place limitée aux émotions : Les neurosciences montrent aujourd’hui qu’elles sont au cœur du développement en effet,  le cerveau du tout-petit est particulièrement sensible au climat émotionnel dans lequel il évolue. Lorsqu’il se sent en sécurité, son cerveau devient davantage disponible pour explorer, jouer et apprendre, à l’inverse, lorsqu’il vit dans un environnement marqué par un stress important ou une insécurité durable, une partie de ses ressources est mobilisée pour gérer cet état d’alerte. La sécurité affective n’est donc pas un luxe, elle constitue une condition essentielle au développement car un cerveau exposé à la violence apprend d’abord à survivre

Le cerveau du jeune enfant a une priorité absolue : assurer sa sécurité.
Lorsqu’il évolue dans un environnement sécurisant, il peut consacrer ses ressources à explorer, jouer, apprendre et développer ses compétences.
Mais lorsqu’il est régulièrement exposé à :
• des cris ;
• des humiliations ;
• des menaces ;
• des violences physiques ;
• des violences verbales ;
• des conflits répétés ;
• une imprévisibilité importante ;
son cerveau modifie progressivement ses priorités, son système d’alerte reste davantage activé et l’amygdale, véritable détecteur de danger, devient particulièrement vigilante. Le cerveau apprend alors à surveiller l’environnement plutôt qu’à l’explorer. Cette adaptation est extrêmement intelligente du point de vue de la survie. Dans un environnement perçu comme menaçant, il est plus important de repérer les dangers que d’apprendre à compter ou de mémoriser une poésie.

Le problème est que cette hypervigilance mobilise une partie importante des ressources cérébrales.
L’enfant peut alors présenter :
• des difficultés d’attention ;
• des troubles de la mémoire ;
• une agitation importante ;
• une impulsivité accrue ;
• des difficultés d’apprentissage ;
• des réactions émotionnelles disproportionnées.
Ces comportements sont parfois interprétés comme de la mauvaise volonté, pourtant, le cerveau fait exactement ce pour quoi il a été programmé : survivre. Un cerveau ne peut pas être simultanément en mode survie et en mode apprentissage. Avant d’apprendre, il doit d’abord se sentir suffisamment en sécurité.

Les besoins fondamentaux sont indispensables au développement
Parce que son cerveau est encore immature, le jeune enfant dépend totalement de son environnement pour répondre à ses besoins essentiels. Pour bien se développer, il a besoin :
• de sommeil ;
• d’une alimentation adaptée ;
• de sécurité physique ;
• de sécurité affective ;
• de mouvement ;
• de jeu ;
• de relations stables et sécurisantes.
Ces besoins ne sont pas secondaires, ils constituent les fondations sur lesquelles reposent tous les apprentissages futurs.
Un cerveau fatigué, stressé ou insécurisé dispose de moins de ressources pour explorer et apprendre.

Pourquoi les routines rassurent le cerveau
Le jeune enfant a également besoin de prévisibilité. Le monde est complexe et il découvre constamment de nouvelles situations qu’il ne comprend pas encore. Les routines jouent alors un rôle essentiel:
– Le réveil.
– Les repas.
– Le bain.
– L’histoire du soir.
– Le coucher.
– Les rituels du matin.
Ces habitudes créent des repères stables qui permettent au cerveau d’anticiper ce qui va se passer car lorsque l’enfant sait à quoi s’attendre, son système nerveux dépense moins d’énergie à gérer l’incertitude et il se sent davantage en sécurité. Cette sécurité favorise ensuite les apprentissages, l’exploration et la régulation émotionnelle. Les routines ne sont donc pas seulement pratiques pour les adultes, elles répondent à un véritable besoin neurologique. Certes le cerveau a certes besoin de nouveauté pour apprendre, mais cette nouveauté est mieux intégrée lorsqu’elle s’appuie sur un cadre stable et prévisible.

Le jeu est le travail de l’enfant
Les adultes ont parfois tendance à opposer jeu et apprentissages, pourtant, les neurosciences montrent que le jeu est l’un des principaux moteurs du développement. Lorsque l’enfant joue, il développe simultanément :
• son langage ;
• sa motricité ;
• sa créativité ;
• son imagination ;
• ses compétences sociales ;
• ses fonctions exécutives.
À travers le jeu libre, il expérimente, teste, observe, invente et apprend. Le jeu constitue donc bien plus qu’un simple divertissement, il représente une activité fondamentale pour le cerveau en développement.

Le mouvement nourrit le cerveau
Le jeune enfant apprend avec tout son corps : Bouger, grimper, courir, manipuler ou explorer favorise le développement de nombreuses compétences. Le mouvement stimule notamment :
• l’attention ;
• la coordination ;
• la perception de l’espace ;
• les fonctions exécutives ;
• les apprentissages futurs.
Demander à un très jeune enfant de rester immobile pendant de longues périodes va souvent à l’encontre de ses besoins développementaux. Le mouvement n’est pas un obstacle aux apprentissages,il en est souvent un moteur.

Le langage se construit dans les échanges
Le développement du langage ne dépend pas uniquement du nombre de mots entendus, en effet, a qualité des interactions joue également un rôle essentiel. Lorsque l’adulte répond aux vocalisations du bébé, commente ce qu’il observe ou engage de véritables échanges, le cerveau construit progressivement les réseaux impliqués dans la communication. Les conversations du quotidien ont donc une immense valeur : Parler avec un enfant n’est jamais du temps perdu même lorsqu’il ne parle pas encore :  Lorsqu’un parent change son bébé, lui donne son biberon ou s’occupe de lui tout en lui parlant, en le regardant et en interagissant avec lui, plusieurs systèmes cérébraux sont stimulés simultanément :
• le langage ;
• l’attention conjointe ;
• les compétences sociales ;
• l’attachement ;
• la régulation émotionnelle ;
• les réseaux neuronaux impliqués dans la communication.
Le bébé ne comprend pas encore les mots, mais son cerveau enregistre :
• les intonations ;
• les expressions du visage ;
• les regards ;
• les rythmes de la conversation ;
• les émotions transmises.
Et chaque interaction devient alors une expérience relationnelle et cognitive. À l’inverse, lorsqu’un bébé reçoit uniquement des soins techniques — être nourri, changé, habillé — sans regard, sans parole et sans véritable interaction, ses besoins physiques sont satisfaits mais une partie de ses besoins relationnels l’est beaucoup moins.

Le cerveau humain est profondément social.
Dès les premiers mois, il attend des échanges, il attend qu’on lui parle qu’on lui réponde, qu’on partage son attention, qu’on interagisse avec lui. Cela ne signifie évidemment pas qu’il faut parler sans interruption toute la journée, les bébés ont aussi besoin de calme et de moments de repos mais les recherches montrent que les interactions chaleureuses et régulières favorisent fortement le développement du langage, de l’attachement et des compétences sociales. Les travaux menés dans les orphelinats au cours du XXe siècle ont d’ailleurs montré qu’un enfant pouvait recevoir nourriture, vêtements et soins médicaux tout en présentant malgré cela des retards importants lorsqu’il manquait d’interactions humaines de qualité. Ce constat a profondément modifié notre compréhension des besoins fondamentaux du jeune enfant, en effet, aujourd’hui, on considère généralement qu’un bébé a besoin de trois grandes formes de nutrition :
• la nutrition physique (manger, dormir, être soigné) ;
• la nutrition sensorielle (être porté, touché, bercé) ;
• la nutrition relationnelle (être regardé, écouté, compris et aimé).

Le cerveau se développe grâce à l’ensemble de ces expériences.
On pourrait presque dire qu’un biberon donné dans le silence n’est pas exactement le même aliment, du point de vue du cerveau, qu’un biberon donné dans les bras d’un adulte qui regarde son bébé, lui sourit et lui parle doucement.
Dans les deux cas, le corps est nourri, mais dans le second, le cerveau relationnel est nourri lui aussi.

Le sommeil est un allié du développement
Les neurosciences ont également mis en évidence l’importance du sommeil : Pendant le sommeil, le cerveau consolide les apprentissages réalisés dans la journée.
Il organise les informations,  renforce certaines connexions neuronales, participe à la maturation du système nerveux. Chez le jeune enfant, le sommeil représente donc bien plus qu’un temps de repos, il constitue une période active de développement cérébral.

L’ennui n’est pas forcément un problème
Dans notre société, nous cherchons souvent à occuper les enfants en permanence, pourtant, les périodes sans stimulation excessive jouent elles aussi un rôle important.
Lorsque l’enfant dispose de temps libre :
• il imagine ;
• il crée ;
• il observe ;
• il invente ses propres jeux ;
• il développe son autonomie.
Un cerveau constamment sollicité dispose de moins d’occasions pour organiser ses propres expériences, l’ennui peut ainsi devenir un terrain fertile pour la créativité.

Les écrans ne remplacent pas les interactions humaines
Les neurosciences ne condamnent pas systématiquement les outils numériques, en revanche, elles rappellent que le cerveau du tout-petit a avant tout besoin d’expériences réelles.
Manipuler.
Explorer.
Toucher.
Observer.
Interagir.
Jouer avec d’autres personnes.
Aucun écran ne peut remplacer pleinement la richesse des interactions humaines nécessaires au développement car le cerveau se construit d’abord dans la relation et dans l’expérience vécue.

En conclusion
Les neurosciences nous rappellent une idée finalement assez simple : Le cerveau du tout-petit se construit dans la relation, le jeu, le mouvement, la sécurité affective, la répétition des expériences et l’exploration. Les premières années ne servent pas seulement à accumuler des connaissances, elles permettent de construire les fondations sur lesquelles reposeront les futurs apprentissages.
Avant de savoir lire, écrire ou compter, l’enfant a besoin de jouer.
D’explorer.
De bouger.
D’être aimé.
De voir ses besoins respectés.
De bénéficier de repères stables.
De se sentir en sécurité.
Car c’est dans ces milliers d’expériences ordinaires, répétées jour après jour, que son cerveau bâtit silencieusement les bases de son développement futur.