L’effet Rosenthal : quand les attentes des adultes influencent les réussites des enfants

L’effet Rosenthal : quand les attentes des adultes influencent les réussites des enfants

« Je savais qu’il allait réussir. »
« Cet élève a beaucoup de potentiel. »
« Celui-là n’y arrivera jamais. »

Nous avons tous des attentes concernant les autres. Parents, enseignants, éducateurs ou entraîneurs construisent naturellement des représentations des enfants qu’ils accompagnent. La plupart du temps, ces attentes sont inconscientes, pourtant, elles peuvent exercer une influence considérable sur les performances et le développement de l’enfant. Ce phénomène est connu sous le nom d’effet Rosenthal, parfois appelé « effet Pygmalion ». Il constitue aujourd’hui l’une des découvertes les plus fascinantes de la psychologie de l’éducation.

Une expérience devenue célèbre
À la fin des années 1960, les psychologues Robert Rosenthal et Lenore Jacobson réalisent une expérience dans une école primaire.
Au début de l’année scolaire, ils administrent aux élèves un test présenté aux enseignants comme permettant d’identifier les enfants susceptibles de réaliser des progrès exceptionnels dans les mois à venir. En réalité, les élèves désignés comme « prometteurs » sont choisis au hasard.
Les chercheurs veulent observer ce qui se passe lorsque les enseignants croient qu’un enfant possède un fort potentiel. Quelques mois plus tard, ces élèves montrent effectivement davantage de progrès que leurs camarades, pourtant, ils n’étaient pas différents au départ. Ce sont les attentes des adultes qui semblent avoir modifié leur trajectoire.

Comment cela fonctionne-t-il ?
L’effet Rosenthal ne repose pas sur une forme de magie ou de pensée positive, il s’explique par une multitude de micro-comportements souvent inconscients. Lorsqu’un adulte croit qu’un enfant va réussir, il a tendance à :
• lui accorder davantage d’attention ;
• lui laisser plus de temps pour répondre ;
• l’encourager davantage ;
• lui proposer des défis plus stimulants ;
• interpréter ses erreurs comme temporaires ;
• lui transmettre davantage de confiance.

L’enfant perçoit alors, souvent sans en avoir conscience, les attentes positives qui pèsent sur lui. Progressivement, il développe lui aussi davantage de confiance en ses capacités.

Les croyances deviennent parfois des prophéties
Le danger est que le phénomène fonctionne également dans l’autre sens: Lorsqu’un adulte pense qu’un enfant est peu motivé, peu capable ou peu prometteur, il risque involontairement de :
• moins le solliciter ;
• lui proposer des tâches moins ambitieuses ;
• interpréter ses erreurs plus sévèrement ;
• réduire ses encouragements ;
• attendre moins de lui.
L’enfant finit alors parfois par intégrer cette image, il cesse progressivement d’essayer. Non parce qu’il manque de capacités, mais parce qu’il ne croit plus réellement en ses chances de réussir. Les psychologues parlent alors de prophétie autoréalisatrice.

Le poids des étiquettes
Dans le monde scolaire, les étiquettes apparaissent rapidement.
« Élève brillant. »
« Élève difficile. »
« Élève paresseux. »
« Élève agité. »
« Élève en difficulté. »
Le problème est que ces catégories simplifient une réalité beaucoup plus complexe, en effet, un enfant ne se résume jamais à une caractéristique. Son développement évolue constamment, ses compétences changent, ses difficultés aussi. Lorsqu’une étiquette devient dominante, elle risque d’influencer la manière dont les adultes interprètent chacun de ses comportements.

Les neurosciences confirment l’importance des attentes
Les recherches actuelles montrent que les croyances influencent fortement la motivation, l’engagement et les apprentissages.
Lorsqu’un enfant se sent compétent, son cerveau est davantage disponible pour :
• persévérer ;
• prendre des initiatives ;
• relever des défis ;
• apprendre de ses erreurs.
À l’inverse, lorsqu’il est convaincu qu’il va échouer, il mobilise moins facilement ses ressources. L’estime de soi et le sentiment de compétence jouent donc un rôle majeur dans les apprentissages.

Attention aux interprétations excessives
L’effet Rosenthal ne signifie pas que les attentes positives suffisent à faire réussir n’importe quel enfant dans n’importe quelle situation. Les apprentissages dépendent également :
• des capacités de départ ;
• des conditions de vie ;
• de la santé ;
• du sommeil ;
• de l’environnement familial ;
• de la qualité de l’enseignement ;
• des fonctions exécutives ;
• des émotions.
Les attentes ne remplacent pas le travail ni l’accompagnement, elles influencent simplement la manière dont ces éléments vont s’exprimer.

Que peut faire l’enseignant ?
La première étape consiste à prendre conscience de ses propres représentations: Nous avons tous des biais, nous avons tous tendance à nous faire rapidement une opinion. L’enjeu n’est pas de devenir parfaitement neutre, l’enjeu est de rester ouvert à l’évolution de chaque enfant. Quelques attitudes peuvent favoriser cet état d’esprit :
• croire en la possibilité de progrès ;
• distinguer les difficultés actuelles du potentiel futur ;
• valoriser les efforts ;
• proposer des défis adaptés ;
• éviter les étiquettes définitives ;
• maintenir des attentes élevées mais réalistes.

Et les parents ?
L’effet Rosenthal ne concerne pas uniquement l’école. Les attentes parentales jouent également un rôle important. Un enfant qui entend régulièrement :
« Tu es capable d’apprendre. »
« Tu vas progresser. »
« Les erreurs font partie de l’apprentissage. »
développe généralement une vision plus positive de ses propres capacités. À l’inverse, des messages répétés comme :
« Tu n’es pas fait pour les maths.Chez nous personne n’est bon en maths »
« Tu es toujours distrait. »
« Tu n’y arriveras jamais. » peuvent progressivement devenir des croyances limitantes.

En conclusion
L’effet Rosenthal nous rappelle une réalité fondamentale : Les enfants se construisent aussi à travers le regard que les adultes portent sur eux. Bien sûr, les attentes positives ne remplacent ni le travail, ni les apprentissages, ni les efforts, mais elles peuvent créer un climat de confiance qui favorise le développement du potentiel de l’enfant. La question n’est donc pas de nier les difficultés, la question est de savoir si nous regardons l’enfant à travers ce qu’il est aujourd’hui ou à travers ce qu’il pourrait devenir demain car parfois, croire sincèrement dans les capacités d’un enfant constitue déjà l’une des premières conditions de sa réussite.