Dans la première partie, nous avons découvert pourquoi le cerveau apprend si efficacement grâce aux jeux de rôle et comment le jeu des trois figures de Serge Tisseron développe l’empathie et les compétences sociales. Il existe également de nombreux autres jeux très simples qui permettent aux enfants de développer leur confiance en eux, leur affirmation de soi et leur capacité à résoudre les conflits.
L’objectif n’est jamais d’apprendre à un enfant à supporter les violences, il s’agit de lui offrir un véritable terrain d’entraînement pour développer les ressources dont il pourra avoir besoin tout au long de sa vie.
Le feu tricolore
Tous les conflits ne sont pas du harcèlement : Pour un enfant, il est parfois difficile de faire la différence. On peut utiliser les couleurs d’un feu de circulation.
🟢 Vert : une plaisanterie, les deux enfants rient. Personne ne souffre.
🟠 Orange : une dispute ou une moquerie. Le conflit existe, mais il reste ponctuel.
🔴 Rouge : le harcèlement. Les attaques sont répétées, toujours dirigées vers le même enfant, un rapport de force s’installe. Cette activité aide l’enfant à comprendre qu’il n’utilisera pas les mêmes stratégies selon la situation.
La statue
Le langage du corps influence énormément nos relations. Les enfants adorent ce jeu: L’adulte propose plusieurs personnages.
– Une statue sûre d’elle.
– Une statue inquiète.
– Une statue triste.
– Une statue en colère.
On observe ensuite : Comment sont les épaules ? Le regard ? La respiration ? La voix ? Les enfants découvrent que leur corps parle avant même qu’ils n’ouvrent la bouche.
Le disque rayé
De nombreux enfants pensent qu’ils doivent absolument convaincre les autres. Ce jeu leur apprend qu’il est parfois inutile d’argumenter. L’adulte insiste volontairement: « Allez… fais-le… » « Pourquoi tu refuses ? » L’enfant répète toujours la même phrase.
« Non. » « Je t’ai dit non. » « Non. » Il découvre qu’il est possible d’être ferme sans devenir agressif.
Les lunettes du détective
L’adulte lance une phrase. « Tu es nul. » « Tu es bizarre. » « Personne ne t’aime. » L’enfant doit alors enfiler ses « lunettes du détective ».
Sa mission consiste à répondre à une seule question : Est-ce un fait ou simplement l’opinion de quelqu’un ? Ce jeu aide progressivement les enfants à ne plus confondre leur identité avec les paroles parfois blessantes des autres.
Les animaux protecteurs
Les plus jeunes retiennent facilement les images. Chaque animal représente une ressource.
🦁 Le lion : Je parle avec assurance.
🐢 La tortue: Je m’éloigne lorsqu’une situation devient dangereuse.
🦉 La chouette: J’observe avant d’agir.
🐬 Le dauphin: Je vais chercher un ami.
🦒 La girafe: Je demande de l’aide à un adulte.
Au fil des jeux, l’enfant apprend qu’il possède plusieurs solutions possibles.
Le journaliste
Au lieu de répondre immédiatement sous le coup de l’émotion, l’enfant apprend à poser une question. « Pourquoi dis-tu cela ? »
« Qu’est-ce qui te fait penser ça ? » « Peux-tu m’expliquer ? » Très souvent, celui qui cherchait simplement à provoquer perd son effet de surprise.
Le brouillard
Inspiré des techniques d’affirmation de soi. Le harceleur dit : « Tu es bizarre. » L’enfant répond simplement : « Peut-être. » Ou : « C’est ton avis. » Il ne cherche ni à convaincre ni à attaquer. Le conflit s’éteint parfois faute d’obtenir la réaction recherchée.
La télécommande des émotions
L’enfant imagine une télécommande.
Volume 10.
Volume 5.
Volume 2.
Il comprend progressivement qu’il ne choisit pas toujours l’émotion qui apparaît. En revanche, il peut apprendre à agir différemment malgré cette émotion. Cette activité constitue une excellente introduction à la régulation émotionnelle.
Le théâtre inversé
Cette fois, les rôles changent complètement. L’enfant joue le harceleur, l’adulte devient la victime puis on inverse.
Ce jeu est particulièrement intéressant car les enfants découvrent rapidement quelles réactions entretiennent le conflit…
…et lesquelles le désamorcent. Ils comprennent également combien il est difficile d’être dans chacun des rôles.
Ce que les neurosciences nous apprennent
Tous ces jeux possèdent un point commun : Ils permettent au cerveau de répéter des comportements dans un environnement sécurisant. Chaque répétition renforce progressivement les connexions neuronales forçant le cerveau à construire alors une véritable « boîte à outils » sociale. Le jour où une situation difficile survient, il n’a plus besoin d’inventer une réponse, il retrouve plus facilement une stratégie déjà expérimentée. Les neurosciences montrent que les compétences sociales se développent exactement comme les compétences scolaires.
– Par l’entraînement.
– Par la répétition.
– Par des expériences positives.
Les jeux de rôle ne sont pas des recettes miracles.
Ils ne supprimeront jamais à eux seuls le harcèlement, ils ne remplacent pas l’intervention des adultes et ne doivent jamais laisser penser qu’un enfant serait responsable de ce qu’il subit. En revanche, ils permettent de développer :
• la confiance en soi ;
• l’empathie ;
• la communication ;
• l’affirmation de soi ;
• la gestion des émotions ;
• la résolution de conflits ;
• les fonctions exécutives.
Autant de compétences qui accompagneront l’enfant tout au long de sa vie.
À retenir
• Les compétences sociales s’apprennent.
• Le cerveau apprend davantage en vivant une expérience qu’en écoutant un conseil.
• Les jeux de rôle développent l’empathie, la confiance en soi et les capacités relationnelles.
• Ils permettent d’entraîner le cerveau avant que les situations réelles ne surviennent.
• Ils ne rendent jamais l’enfant responsable des violences qu’il pourrait subir.
• Face au harcèlement, la priorité reste toujours la protection de l’enfant et l’intervention rapide des adultes.
Pour aller plus loin
📚 Pour les parents, les enseignants et les professionnels
- Le Cerveau de votre enfant – Éditions Les Arènes. Une référence incontournable pour comprendre le développement du cerveau de l’enfant et accompagner ses émotions.
- J’ai tout essayé ! – Collection « Poche Marabout », Marabout. Un ouvrage pratique qui aide les parents à comprendre les comportements de leurs enfants à la lumière de la psychologie du développement.
- Pour une enfance heureuse – Robert Laffont (collection « Réponses »). Un livre fondateur sur les apports des neurosciences affectives à l’éducation.
- Le Harcèlement scolaire – Albin Michel. Une approche concrète et originale pour comprendre les mécanismes du harcèlement et accompagner les enfants.
- 3-6-9-12. Apprivoiser les écrans et grandir – Érès. Un ouvrage incontournable sur le développement de l’enfant et la place des écrans, qui présente également la philosophie éducative de Serge Tisseron.
📖 Littérature jeunesse
De 3 à 6 ans
• La couleur des émotions – Quatre Fleuves. Pour apprendre à reconnaître et nommer ses émotions.
• Grosse colère – L’École des loisirs. Un classique pour parler de la colère et apprendre à la comprendre.
• Le loup vert, illustré par Éric Gasté – Bayard Jeunesse. Une belle histoire qui aborde la différence, les préjugés et le regard des autres avec humour.
De 6 à 10 ans
• Max est racketté, illustré par Serge Bloch – Collection « Ainsi va la vie », Calligram.
• Lili est harcelée à l’école, illustré par Serge Bloch – Collection « Ainsi va la vie », Calligram.
• Je suis un chat bleu, illustré par Claire Wortemann – Éditions du Pourquoi Pas. Une histoire sensible sur la différence, l’identité, l’acceptation de soi et le regard porté par les autres.
• Rouge – Didier Jeunesse. Un album particulièrement intéressant sur le harcèlement et le rôle des témoins.
À partir de 8 ans
• Okilélé – L’École des loisirs. Un chef-d’œuvre de la littérature jeunesse qui parle de rejet, de différence, de résilience et de la construction de l’estime de soi. C’est un album qui touche autant les enfants que les adultes.
À partir de 10 ans
• Wonder – Pocket Jeunesse. Un magnifique roman sur la différence, l’empathie, le harcèlement et la bienveillance.
🔬 Quelques références scientifiques
• Les travaux de Serge Tisseron sur le jeu des trois figures, développés pour favoriser l’empathie et prévenir les comportements violents dès l’école maternelle.
• Les recherches sur l’apprentissage expérientiel montrent que les compétences sociales s’acquièrent plus efficacement lorsqu’elles sont expérimentées en situation plutôt que simplement expliquées. Les travaux de David A. Kolb sur l’apprentissage par l’expérience constituent une référence dans ce domaine.
• Les recherches en neurosciences affectives de Catherine Gueguen, Daniel J. Siegel et Tina Payne Bryson montrent l’importance de la sécurité émotionnelle, de la répétition et de la plasticité cérébrale dans l’acquisition des compétences sociales et émotionnelles.
• Les travaux sur les fonctions exécutives de Adele Diamond soulignent que les jeux, les interactions sociales et les activités qui mobilisent l’autorégulation favorisent le développement des compétences indispensables à la réussite scolaire et relationnelle.
En conclusion
Les adultes rêvent souvent de trouver la phrase parfaite que l’enfant pourra utiliser face à un conflit. Les neurosciences nous invitent à changer de perspective. L’important n’est pas de lui apprendre une réponse par cœur mais de lui permettre de vivre suffisamment d’expériences pour que son cerveau construise peu à peu un véritable répertoire de compétences sociales car, comme toutes les autres capacités humaines, le courage, l’empathie, l’affirmation de soi et la coopération ne sont pas des dons. Ce sont des compétences qui se développent et le jeu est sans doute l’un de leurs plus beaux terrains d’apprentissage.
