« Dépêche-toi ! »
« On va être en retard ! »
« Ça fait dix minutes que je t’attends ! »
« Mais qu’est-ce que tu fais encore ? »
Ces phrases résonnent quotidiennement dans de nombreuses familles. Le matin avant l’école, au moment de s’habiller, pendant les repas, avant de partir à une activité. Face à la lenteur de leur enfant, beaucoup de parents finissent par penser qu’il manque de motivation, qu’il fait exprès ou qu’il ne prend pas les consignes au sérieux. Pourtant, les neurosciences et la psychologie du développement nous invitent à porter un regard très différent sur cette situation et si le problème n’était pas que l’enfant refuse de se dépêcher ? Et si son cerveau n’en était tout simplement pas encore capable ? Le cerveau du jeune enfant ne fonctionne pas comme celui d’un adulte Nous oublions souvent que l’enfant n’est pas un adulte miniature.
Son cerveau est encore en construction.
Les régions impliquées dans l’organisation, l’anticipation, la gestion du temps, la planification et le contrôle de l’attention poursuivent leur développement pendant de nombreuses années. Certaines ne parviendront à maturité qu’à la fin de l’adolescence. Lorsqu’un adulte entend : « Il reste cinq minutes avant de partir. » Il peut généralement :
• évaluer le temps disponible ;
• anticiper ce qu’il lui reste à faire ;
• hiérarchiser les tâches ;
• accélérer son rythme d’action.
Le jeune enfant, lui, ne dispose pas encore pleinement de ces capacités. Il vit beaucoup plus dans l’instant présent.
La notion du temps se construit progressivement
Pour un adulte, cinq minutes représentent quelque chose de concret. Pour un enfant de trois, quatre ou cinq ans, cette notion reste très abstraite. Le temps ne s’observe pas, il ne se touche pas, il ne se manipule pas, or le cerveau de l’enfant apprend d’abord à travers ce qu’il peut expérimenter concrètement. Lorsque nous lui disons : « Dépêche-toi, nous partons dans cinq minutes. » Il entend les mots.
Mais il ne comprend pas toujours ce qu’ils impliquent réellement, il ne perçoit pas encore le temps comme nous. Changer d’activité demande un effort considérable Une autre difficulté souvent méconnue concerne les transitions. Le cerveau du jeune enfant peut être profondément absorbé par ce qu’il est en train de faire: Construire une tour, dessiner, observer un insecte, jouer avec une voiture, imaginer une histoire. Lorsqu’on lui demande soudainement d’arrêter pour passer à autre chose, son cerveau doit effectuer plusieurs opérations simultanément :
• interrompre son activité ;
• désengager son attention ;
• comprendre la nouvelle consigne ;
• préparer l’action suivante ;
• gérer parfois sa frustration.
Ces changements mobilisent fortement les fonctions exécutives, or ces fonctions sont encore immatures. Ce qui paraît simple à l’adulte peut donc représenter un véritable défi neurologique pour l’enfant.
Un cerveau qui explore avant de produire
Le jeune enfant ne poursuit pas toujours le même objectif que l’adulte, l’adulte cherche souvent à accomplir une tâche, l’enfant cherche souvent à explorer. Sur le chemin de la salle de bain, il observe une fourmi, puis un reflet sur le mur, puis un bruit venant de l’extérieur, puis un jouet oublié.
Son cerveau est naturellement attiré par les nouveautés. D’un point de vue évolutif, cette curiosité constitue une formidable ressource pour apprendre mais le problème est qu’elle est rarement compatible avec les contraintes horaires des adultes.
`Les consignes multiples ralentissent encore davantage
Face à la lenteur de leur enfant, certains adultes multiplient les demandes : « Va mettre tes chaussures, prends ton manteau, n’oublie pas ton sac, va aux toilettes et dépêche-toi. » Pour un cerveau adulte, cette succession d’informations paraît simple mais pour un jeune enfant, elle peut rapidement devenir difficile à gérer car sa mémoire de travail est encore limitée et il risque de ne retenir qu’une partie des informations ou de commencer une tâche avant d’oublier la suivante. Ce qui est parfois interprété comme de la distraction correspond en réalité à une limite normale du développement cérébral.
La fatigue ralentit le cerveau
Comme chez les adultes, le manque de sommeil affecte fortement les capacités cognitives des enfants. Un enfant fatigué aura davantage de difficultés à :
• maintenir son attention ;
• suivre une consigne ;
• s’organiser ;
• planifier ses actions ;
• gérer ses émotions.
Or beaucoup d’enfants vivent aujourd’hui des journées très chargées : École, activités, déplacements, écrans, sollicitations permanentes.
Lorsque le cerveau est fatigué, tout devient plus lent. La surcharge cognitive joue également un rôle: Notre société demande beaucoup aux enfants, parfois même davantage qu’autrefois. Certains enchaînent les activités sportives, culturelles ou éducatives, ils reçoivent continuellement des informations à traiter obligeant constamment le cerveau à sélectionner, organiser et mémoriser. Cette surcharge peut parfois se traduire par une forme de ralentissement, comme un ordinateur qui tente de gérer trop de programmes en même temps. Le problème n’est pas la mauvaise volonté mais est parfois simplement un cerveau saturé.
Derrière la lenteur se cache parfois un besoin de sécurité
Chez certains enfants, la lenteur peut également être liée à l’anxiété : Ils veulent bien faire, vérifier, contrôler, s’assurer qu’ils ne se trompent pas. Ils avancent alors avec prudence. La plupart du temps, ce sont des enfants qui ont besoin de davantage de temps pour se sentir prêts. Plus nous les pressons, plus leur stress augmente et plus leur stress augmente, plus ils ralentissent. Le phénomène devient alors un cercle vicieux.
Que peuvent faire les adultes ?
Les neurosciences nous invitent à remplacer certaines injonctions par davantage d’accompagnement.
Par exemple :
• prévenir les transitions à l’avance ;
• utiliser des routines stables ;
• donner une seule consigne à la fois ;
• laisser du temps supplémentaire lorsque c’est possible ;
• visualiser le temps avec des repères concrets ;
• réduire les sollicitations inutiles ;
• anticiper les moments de départ.
Ces ajustements permettent souvent d’obtenir davantage de coopération que les rappels répétés à se dépêcher.
À retenir
• Le jeune enfant ne perçoit pas le temps comme un adulte.
• Les fonctions cérébrales impliquées dans la planification et l’organisation sont encore immatures.
• Les transitions demandent un effort important au cerveau de l’enfant.
• La curiosité naturelle détourne facilement son attention vers de nouvelles découvertes.
• Les consignes multiples dépassent souvent les capacités de sa mémoire de travail.
• La fatigue, le stress et la surcharge cognitive peuvent accentuer la lenteur.
• Un enfant lent n’est pas forcément un enfant opposant ou paresseux.
• La plupart du temps, son cerveau fait simplement ce qu’il est capable de faire à son stade de développement.
En conclusion
Lorsqu’un jeune enfant semble traîner, oublier, s’arrêter tous les deux mètres ou mettre un temps interminable à accomplir une tâche, la question n’est pas toujours : « Pourquoi ne se dépêche-t-il pas ? » Mais plutôt : « Qu’est-ce que son cerveau est capable de gérer aujourd’hui ? »
Les neurosciences nous rappellent que la lenteur n’est pas forcément un problème à corriger. Elle est souvent le reflet d’un cerveau en développement qui découvre le monde, explore son environnement et construit progressivement les compétences qui lui permettront un jour de s’organiser comme un adulte. En attendant, il a surtout besoin de temps car grandir est déjà, en soi, un immense travail.
